La crise sanitaire que nous traversons s’annonce comme l’un des soubresauts annonciateurs d’une crise plus profonde, inéluctable et complexe à appréhender depuis notre confort quotidien. La crise climatique, identifiée par le dernier rapport du GIEC, laisse peu de place au doute, n’en déplaise à certains dirigeants qui refusent les faits – on vous en conseille la lecture cet été, sur la plage, effet garanti. Et le prochain rapport, prévu entre 2021 et 2022, a peu de chances de montrer un inversement de la tendance. Nous sommes donc à l’heure des choix, pour construire un modèle de société qui limitera les effets de cette crise climatique qui s’impose à nous. On pourrait placer le débat sur le choix de revenir à un “monde d’avant” pour faire le “monde d’après” plébiscité durant le confinement, mais ce serait donner raison à une frange de personnes réfractaires à tout changement qui opposent trop simplement progrès et transition écologique. Cette situation est une conséquence de choix, d’organisation, de consommation et d’innovation qui ont aussi permis un ensemble de progrès indéniables, à commencer par notre espérance de vie qui a doublée en un peu moins de 150 ans. Nous devons nous servir de ces progrès comme des bases pour construire un meilleur futur, différent de celui imaginé précédemment. C’est bien dans le cadre de cette transition vers plus d’écologie (les autres chemins ne sont pas sérieux, la planète Mars ne nous sauvera pas), et le changement de paradigme associé, que nous allons tenter de remettre le numérique à sa place pour qu’il devienne un de nos outils pour réussir cette transition. 

Vous l’aurez compris le but de cet article n’est pas d’opposer écologie et numérique. Le numérique est binaire, fait de 0 et de 1, alors que la vie est faite de nuances, de non-dits, et de subjectivité. Nous nous attacherons à identifier des pistes permettant de trouver un allié dans le numérique en général, et dans le cloud en particulier, pour affronter les défis de demain. L’impact positif devra cependant être accompagné d’une certaine hygiène à apporter à nos usages et il faudra faire des choix.

Quelques chiffres

Commençons par un chiffre; le numérique est responsable de 4% de la production des GES (Gaz à Effet de Serre) au niveau mondial. A titre de comparaison l’aviation civile contribue à hauteur de  3%, donc si l’avion pose un problème, le numérique aussi !  Avec l’augmentation des usages du numérique (+8% de GES par an) les projections nous amèneraient vers 2025 à 8% de GES, en dépit de l’amélioration des performances énergétiques des équipements. Soit le même niveau de consommation d’énergie que l’industrie automobile. Donc si l’automobile est un problème, le numérique aussi !

Pour agir sur les bons leviers, il faut comprendre l’origine de cette production de GES qui est en lien direct avec la consommation d’énergie. Le dernier rapport du ShiftProject révèle que la production des équipements correspond à 45% de cette consommation et que l’utilisation du numérique en représente 55%.

On peut noter les articles de Louis Naugès sur la frugalité numérique, qui apportent un autre regard sur tous ces éléments permettant de s’approprier clairement les impacts et les enjeux à adresser pour aborder cette réflexion complexe à lancer.

D’un point de vue production

Le ShiftProject de son côté a initié un Référentiel Environnemental du Numérique (REN) pour nous aider à prendre en main les ordres de grandeur en proposant des unités de mesure (énergie primaire : J/kg, équivalent CO2 : KgCO2e, L : Volume de terre déplacée) et ainsi éclairer nos choix.

Prenons l’exemple de notre meilleur “ami”, notre smartphone. Il représente à lui seul 717 MJ (le ratio Joule/kg est 80 fois plus intense que pour une voiture),  61 KgCO2e ( soit 18 000 kms en train ou 400 kms en voiture) ou encore 2L de terre extraite (40 fois le volume du smartphone).

D’un point de vue consommation

Si nous regardons d’un peu plus près la consommation liée à l’utilisation du numérique, 80% provient de l’usage de la vidéo (dont 60% sur nos plateformes préférées de vidéos en ligne qui ont tenu la charge durant le confinement, il faut le reconnaître). Ces usages de vidéo sont concurrents, avec 27% pour la pornographie, cette proportion peut poser question sur la nature de nos choix. Nous reviendrons un peu plus loin sur la valeur d’usage de ces vidéos (vous avez tous au moins un exemple de vidéo russe montrant des ballons de couleurs totalisant des millions de vues).

Par rapport à l’intégralité de l’énergie consommée pour assouvir les besoins du numérique, les entreprises en consomment 20% pour répondre à leurs besoins de fonctionnement. Les 80% restants de l’énergie servent à répondre aux besoins des particuliers et des consommateurs des produits et services fournis par des entreprises. L’entreprise a donc un rôle prépondérant à jouer dans la mise en place de la sobriété numérique. Enfin, un dernier chiffre, les GAFAM(Google,Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) sont consommateurs d’au moins 80% de l’énergie produite pour le numérique. Le débat sur la place prépondérante des GAFAM dans le numérique dépasse donc largement la sphère du contenu disponible sur Internet, et devient un thème central dans la façon de concevoir une approche de la sobriété numérique durable.

Du point de vue stricte de la consommation d’énergie carbonée et des émissions de gaz à effet de serre associées, le numérique ne semble pas en bonne position pour nous aider dans la transition écologique. Arrêtons-tout,  tout de suite, afin d’éviter d’atteindre les 8% de 2025 ?

Il serait injuste de s’arrêter sur ce constat à charge ; si le numérique s’est développé, notamment dans les entreprises, c’est parce qu’il a permis d’améliorer l’efficience de celles-ci via la dématérialisation ou la collaboration avec des partenaires.

On peut penser à d’autres bénéfices du numérique, comme les avancées dans la détection des cancers et d’autres pathologies via l’analyse d’imageries médicales, le séquencement du génome humain via les supercalculateurs, l’accès facilité à la connaissance des universités les plus prestigieuses via les MOOCs, l’émergence du télétravail, le financement participatif des projets locaux et durables, l’essor des nouveaux usages de la mobilité individuelle (Blablacar, l’autopartage,…), les avancées dans la participation des usagers et des clients sur leur environnement (l’application Yuka qui donne le scoring des produits alimentaires vis à vis de leur composition et de leur impact sur la santé), le développement de tout ce qui est l’optimisation des réseaux d’énergie, des bâtiments et des lieux publics par le Smart Building et le Smart Grid. Le tout, soutenu par des datacenters visant l’efficience et l’optimisation des coûts par la mutualisation des ressources SI des entreprises.

En résumé l’empreinte du numérique c’est 4% de la consommation d’énergie mondiale dont 80% d’origine GAFAM, 80% pour un usage de vidéo , 80% consommés par des particuliers. 

Des équipements, des usages et l’être humain

Ces quelques chiffres mettent en avant deux phases de consommation d’énergie pour le numérique, pour lesquels des choix seront à faire si nous voulons converger vers une sobriété numérique. 

La première phase concerne la production des équipements. A l’achat d’un smartphone (durée de vie moyenne : 2 ans), la moitié de l’énergie de sa vie a déjà été consommée pour sa production avant même d’avoir été allumé par l’utilisateur. Il en va de même pour un ordinateur portable dans une entreprise, dont la durée de vie est rarement supérieure à 3 ans (durée étrangement calquée sur la période d’amortissement comptable). Il existe de multiples raisons pour le changement et le renouvellement de ces équipements (la casse, le besoin de plus de puissance, la nouveauté, un changement de standard, la fin d’un amortissement pour une entreprise, pour avoir une troisième caméra, un écran plus grand, un problème de batterie, etc…). Pour autant, ces raisons ne doivent pas avoir le même poids au moment du choix du renouvellement de l’équipement. Le coût financier d’une réparation est peut-être élevé, mais il est durablement bénéficiaire.

Les usages du numérique sont très larges nous l’avons vu. Du visionnage d’une vidéo de chaton à l’analyse d’imagerie médicale en passant par la salière connectée ( non non, sans rire), des choix sont à faire pour basculer vers une sobriété numérique. Parce qu’elles innovent beaucoup à travers le numérique, les entreprises ont une influence majeure pour aider à faire ces choix. C’est à elles d’identifier les innovations qui répondent à un besoin réel et nécessaire. C’est à elles d’être transparentes sur l’impact environnemental des solutions qu’elles proposent pour que le consommateur puisse faire des choix en connaissance de cause. 

Le dernier membre de l’équation est l’être humain : celui qui définit les organisations, celui qui crée ou détourne un usage, celui qui commercialise un usage, celui qui achète un nouvel équipement, celui qui construit un datacenter, celui qui défini une architecture SI, celui qui code une application ou celui qui sélectionne un fournisseur. Nous voyons bien ici que les entreprises et les acteurs de la transformation numérique ont une responsabilité et peuvent avoir un rôle majeur dans le cadre de cette transition éco-numérique en mettant en place une gouvernance encourageant la création d’un système d’information soutenable en accord avec les engagements pris lors de la COP21 de Paris. A travers un projet collectif de sobriété numérique, les entreprises pourront aussi impacter durablement la consommation personnelle des collaborateurs et éduquer à l’évaluation de leurs choix.

“La principale force du numérique au service de la transition écologique n’est pas à chercher du côté du calcul, mais de celui du partage, de la collaboration et du lien social. C’est du côté des approches collectives qu’il sera le plus à même de proposer des leviers de transformation.” Fing (Agenda pour un futur numérique et écologique)

L’être humain est à l’origine du numérique, le numérique n’est qu’un outil et doit le rester, il pourra nous aider mais il nous faudra faire des choix dans nos usages en évaluant systématiquement le coût environnemental au regard du bénéfice pour la transition écologique. Pas de salut pour les usages numériques qui n’apporteront rien à la transition écologique et dont le coût environnemental ne sera pas compensé, soit directement par un bénéfice sociétal perceptible, soit indirectement par une participation active à la transition éco-numérique.

La sobriété numérique ne peut se construire que par une démarche collective, sociétale, d’optimisation des usages nécessaires. Le numérique n’est pas une fin en soi, mais il est un des moyens incontournables pour réussir la transition éco-numérique, qui est tout aussi inéluctable que la crise climatique qui s’annonce.

Le sujet est vaste et les enjeux sont importants. Nous reviendrons prochainement un peu plus en détail sur les impacts et les apports du cloud dans cette transition, sur les questions que les entreprises doivent se poser pour entrer dans cette démarche et enfin nous esquisserons les premières étapes pour se mettre en chemin.