Depuis l’arrivée de l’informatique en entreprise, dans les années 1970 pour les précurseurs, les départements IT ont appris aux utilisateurs à “ne pas demander”. Trop complexe, trop cher, l’informatique qui devait être l’eldorado des usages, était souvent plus contraignante que facilitant.

En 2010, l’âge de la maturité est arrivé, sublimé par la mise à disposition de ressources Cloud : l’informatique, qu’elle soit personnelle ou d’entreprise est devenue plus simple, plus puissante, moins chère et donc plus en lignes avec les promesses d’il y a 40 ans. Enfin ! Après 4 décennies d’attentes, on pouvait rêver d’intelligence artificielle, d’app à tout va, de machine à café connectée… et surtout voir ces projets se réaliser.

Toujours plus de possibilités, toujours plus de puissance, toujours plus de débit. Et tout ça sans même voir un serveur informatique chez soi, sans devoir coder une ligne de code ou même parfois sans sortir son portefeuille. Bref, le monde idéal, l’eldorado du numérique, ouvert à tous pour toujours plus d’usages, sans limites, sans impact apparent.

Sans impact ? On peut en douter lorsqu’on sait que le numérique représente environ 3,8% des gaz à effet de serre en France (GreenIT) sans parler de la consommation en eau, en énergie, ou des excavations de terres associées.

Pour se rendre compte, voici l’équivalent d’une journée moyenne de consommation de numérique, à l’échelle d’une personne :

GreenIT – 2020

L’eldorado se transforme en iceberg…dont la partie immergée est en réalité constituée de l’ensemble des sacrifices nécessaires pour pouvoir jouir des usages numériques de 2020.

Alors que faire ? Retourner en 1970 et réapprendre à ne pas demander ? Croire en la technologie qui sera toujours plus efficace ? Regarder en l’air et oublier ce qui se cache sous l’iceberg ?

Sommes-nous réellement dans l’ère de l’eldorado des usages Numérique ?

Avant de remonter dans le temps, posons-nous la question de la réalité de cet Eldorado.

En effet, si les usages sont infinis et illimités, ils ne semblent pas avoir banni les plaintes récurrentes que l’on associe à l’informatique. Elles sont connues, intemporelles ou presque et vont de “mon smartphone qui a déjà deux ans rame, il va falloir le changer” ou “j’ai déjà consommé mes 50go de 4G ce mois-ci, ce n’est vraiment pas suffisant”.

Attendez… Un Eldorado, où ce genre de problèmes subsiste ? Comment cela se fait ?

Si depuis 2010 les usages PC ou smartphones évoluent de manières exponentielles, c’est aussi le cas du besoin en technologies ou en puissances de nos périphériques associés. Des smartphones en 4G puis en 5G, des ordinateurs avec 8, puis 16 et même 32 gigas de RAM. Vous me direz que c’est normal si les fonctionnalités évoluent, la puissance nécessaire pour les supporter devrait également.

C’est vrai en soi, cependant, est-ce que les fonctionnalités évoluent vraiment ? 

Pour cela, prenons le cas d’un ordinateur, pour un usage professionnel ou personnel, centré par exemple autour de trois éléments : internet, traitement de texte, et vidéos en ligne. La puissance nécessaire pour un ressenti fluide n’a fait qu’augmenter ces dernières années, pour un usage pourtant similaire.

Dans notre exemple, cela peut s’expliquer, en partie, par les éléments suivants :

  • Pour internet : Des sites aux effets et animations riches, aux codes de suivis (tracking) de plus en plus précis pour proposer des recommandations de produits, et qui demandent plus de ressource
  • Pour le traitement de texte : Word qui est parfois remplacé par des WebApp surconsommatrices de RAM (Google doc etc.), ou simplement la suite office qui requière en 2021 4Go d’espace disque minimum, contre moins de 55Mo  en 1995.
  • Pour la vidéo en ligne : Des flux en 4K sur un écran qui parfois n’est même pas full HD

Les usages sont les mêmes, mais l’évolution technologique parfois non maîtrisée, nous force à “évoluer”, “changer”, “progresser”, même lorsque cela ne nous apporte rien. Le lien avec l’impact environnemental est direct, car ce sont ces “petits” devices qui ont le plus gros impact de par leur nombre et leur fréquence de renouvellement. De plus, l’accès simplifié à des machines puissantes l’intérêt immédiat d’avoir du code performant, ce qui fait rentrer les utilisateurs dans une course permanente à la puissance… Sans gains de performance ou d’usage significatifs, et surtout sans questionnement autour de la qualité ou de la gourmandise en ressource des applications qu’ils utilisent.

Au final, toujours plus de puissance, pour des usages parfois pas si nouveau, et au final “ça rame”.

La réponse à cela, dans des usages personnels ou professionnels est d’abord et avant tout une prise de conscience de l’adéquation entre l’usage sa solution technologique.

Dans le cas de notre exemple :

  • Surfer sur des sites conçus raisonnablement (et les rendre disponibles)
  • Utiliser un client lourd lorsque c’est pertinent, comme Word ou Libre office (qui demande moins d’un 1Go d’espace de stockage pour l’ensemble des outils de la suite)
  • Limiter son flux vidéos en fonction de la définition de son écran, ou même encore la réduire

Cela peut paraître anecdotique, mais cette prise de conscience profonde est une base fondamentale pour comprendre, maîtriser et réduire l’impact du numérique.

En ce sens, une publicité d’un opérateur télécom sur la 5G m’interroge. La 5G, c’est un réseau qui permet de plus gros débits (d’abord sur mobiles) mais aussi un réseau qui se veut de meilleure qualité (latence, efficience, résilience etc.). C’est indéniablement une évolution technologique pertinente. Mais alors, se pose la question suivante : quels usages doit-elle supporter ?

Publicité Free – Octobre 2021

Si l’on regarde la proposition de Free quant à aux usages de la 5G, on peut en effet se questionner :  est-ce qu’il est nécessaire d’avoir de la 5G pour jouer à CandyCrush ? Est-ce que les mails Outlook arriveront plus vite en 5G ? Est-ce que LinkedIn vous proposera des offres d’emploi plus qualifiées en 5G ? A priori non, par contre, vous en profitez, vous changerez de mobile.

Loin de moi l’envie de partir dans le débat de la 5G, ici le but est de sensibiliser sur le besoin d’avoir une réflexion éclairée entre le besoinl’usage, et la solution technologie sous jacentepour trouver un équilibre confort/impact environnemental et sociétal.

L’équilibre confort / impact environnemental

C’est vrai, se poser la question de rendre son site internet ou son application plus sobre, de quitter Google App ou de limiter la qualité de son flux vidéo, peut paraître étonnant voire rebutant, surtout à notre époque d’abondance numérique. Après toutes ses années à se battre avec une sobriété numérique imposée par les limitations techniques ou budgétaires, il faudrait en faire le choix  ?!

Cette réaction est liée au fait que l’on touche à notre confort et plus précisément dans ce cas, à notre confort marginal.

Le confort marginal, (comme nommé par Loom, marque de vêtement engagée et inspirante), c’est lorsque la réponse à un besoin n’augmente que très peu le niveau de confort d’un individu ou d’une société… Tout en ayant un impact environnemental, social ou sociétal négatif.

Voici un exemple : passer d’un téléphone classique, à un smartphone aura un impact positif fort sur votre confort (nouveaux usages, nouvelles pratiques etc.), et un impact environnemental donné.

Pour autant, passer de l’iPhone 12 à l’iPhone 13, ne vous apportera a priori pas foncièrement autant de confort (usages similaires, peu de nouvelles fonctionnalités etc.), mais aura un coût environnemental toujours aussi élevé que le passage du téléphone classique au smartphone.

C’est dans ce cas que l’on parle d’un apport de confort marginal. C’est ce moment où l’emploi de technologie ou de numérique, a un impact environnemental et sociétal négatif, sans pour autant apporter de confort significatif.

Nuageo, inspiré par Loom – 2021

Pour être encore plus exhaustif dans la démarche, l’impact écologique se compose du matériel (le téléphone) et des usages associés (lecture de vidéos, appels, jeux etc.). De plus cet impact ne disparaît pas au moment du rachat d’un nouveau téléphone, au contraire un impact similaire vient s’ajouter au premier :

Nuageo – 2021

ps : si les sujets des smartphones vous intéressent, on vous conseille de regarder le projet Fairphone.

Encore une fois, l’idée n’est pas de repousser les services numériques et les produits associés, mais bien de s’en servir en conscience et de se poser la question de l’usage de ces derniers pour les produire, acheter, utiliser.

La difficulté de renoncer au confort marginal est réelle, car cela va à l’encore de ce que la société nous propose de faire. Il faut se réhabituer à questionner nos besoins réels et trouver le bon support pour y répondre.

C’est d’autant plus difficile car cette action, individuelle ou à l’échelle d’une entreprise a un impact direct sur les autres parties prenantes (individus, clients, prospects).

Prenons comme exemple une entreprise qui fait le choix de limiter les effets “Whaou” de ses applications mobiles : transitions spectaculaires, vidéos 4K, images HD, etc.

Elle pourrait craindre que cela impacte son image de marque dans le système de valeurs actuel et lui fasse perdre des clients ou des clients potentiels, pour au final avoir un impact négatif direct sur son activité. Bien sûr, cela peut aussi favoriser son attractivité en démontrant son attention à l’impact écologique de ses services numérique, mais pour que ça soit le cas, il faut qu’au moins une partie de sa cible ait ces préoccupations en tête.

Cet équilibre à trouver entre efforts individuels (au niveau personnel ou à celui des entreprises), impact écologique et impact sur les autres parties prenantes est central pour notre évolution en tant que société et nécessite efforts et prises de conscience à tous les niveaux. Cet équilibre n’est pas simple à trouver et peut rapidement mener à une inaction générale, chaque acteur attendant l’autre pour se mettre en action.

Triangle de l’inaction – Nuageo – Inspiré par Pierre Peyretou

Encore une fois la difficulté est de trouver l’usage juste, et le bon support pour y répondre, et faire des choix en conscience, car la technologie et le numérique ne sont pas neutres…pour l’instant. Pour l’instant ?

Confort, Croissance, et Confiance en la technologie : Les 3C qui nous sauveront ?

Le numérique et les technologies sous-jacentes ne sont pas néfastes en tant que telles.

Au contraire le progrès qu’elles permettent impacte chaque jour et de manière positive nos façons de vivre (accès à la connaissance, échanges à distance, capacité de calcul etc.). Si bien, que l’on pourrait être tenté de croire que la technologie sera la réponse au dilemme usage/écologie dans lequel nous sommes. 

C’est tentant, confortable, rassurant (et déresponsabilisant), mais cela semble peu probable. Un des fautifs ? L’effet rebond.

L’effet rebond, ou paradoxe de Jevons, désigne un phénomène observé lorsque les économies d’énergie attendues avec l’utilisation d’une ressource ou technologie plus efficace énergétiquement ne sont pas obtenues, voire aboutissent à des surconsommations, à cause d’une adaptation des comportements.

Un exemple simple est celui du stockage : avec un stockage virtuellement illimité via le Cloud,  les consommations ont explosé. Une partie de cette consommation est certainement légitime, mais la rapidité de l’augmentation traduit également un excès lié à des pratiques d’optimisation qui disparaissent : plus de suppression de mails ou fichiers dont on ne se servira plus, une gestion de l’archivage des fichiers ou de leur suppression de plus en plus rare etc. Pourquoi ? Car on ne ressent pas le besoin technique (espace de stockage presque sans fin), ou budgétaire (baisse continue des coûts de stockage). Au final, ces évolutions technologiques qui tendent à rendre le stockage plus accessible, entraînent indirectement une surconsommation de ce dernier.

Cela est dû en grande partie au fait que nous sommes prompts à céder aux sirènes du confort marginal numérique : notre flux vidéos 4K, notre 5G qui permet de télécharger nos mails tellement plus vite, notre nouveau site aux effets incroyables (tant et si bien qu’il n’est plus accessible aux personnes déficientes visuelles par exemple). Cette tendance est renforcée par l’amalgame courant entre progrès et croissance.

La croissance, est à fortiori la croissance économique, correspond à l’accroissement à  long terme des quantités produites. C’est un des piliers de lecture de la santé de notre économie voire de notre société. Sa dentition induit que l’objectif est de produire plus, donc d’écouler plus de biens (avec comme conséquence théorique une augmentation de l’emploi, des salaires, de la qualité de vie (?). Pour autant, il ne faut pas confondre croissance et progrès. Le progrès est la transformation vers le mieux dans un domaine particulier, vers un résultat satisfaisant.

Aujourd’hui, le numérique est en croissance, c’est indéniable, mais le progrès dans le numérique qu’il soit en termes d’usages, en termes sociaux, environnementaux ou sociétaux se fait plus rare. 

La bonne nouvelle, c’est que les pistes solutions, en tout cas certaines, sont simples à mettre en place.

Réduction du confort marginal, et usage conscient : l’arme ultime anti effet rebond dans le numérique.

Pour cadrer nos usages, avec sens, pragmatisme (et sans moralisation), il existe trois questions qui peuvent rapidement nous aider à éviter la consommation de service numérique ou l’achat de device qui nous ferait nous rapprocher de la zone de confort marginal :

1 – Est-ce que ce que je suis en train de construire ou d’acheter est utile ?

  • C’est-à-dire, permettra-t-il à mes utilisateurs ou moi-même d’accomplir l’objectif visé ?

2 – Est-ce que ça sera utilisable ? 

  • C’est-à-dire, sera-t-il utilisable de manière simple et plaisante par moi-même ou mes utilisateurs.

3 – Est-ce que ça sera utilisé ? 

  • C’est-à-dire, est-ce je vais me service de cet outil/service pour réaliser ce pour quoi je l’ai acheté ou réalisé.

La règle des 3U – Nuageo – 2021

La règle des 3U permet de manière assez simple de qualifier les usages et d’orienter nos choix en termes de numérique. Pour autant, un aspect complémentaire est nécessaire pour que ces choix soient faits en conscience et que la démarche globale soit cohérente : une connaissance (au moins basiques) et une prise de conscience des implications sociales, sociétales et environnementales de nos usages numérique.

En d’autres termes, des concepts tels que l’effet rebond, le sac à dos écologique, ou les conflits autour des terres rares ne sont ni innés, ni simples à appréhender. Ils demandent d’avoir une connaissance au moins brève d’un ensemble d’éléments rarement évoqués, et surtout d’avoir une vision, même basique, de l’intrication de ces éléments entre eux.

Comment y arriver ? En se format ou s’informant sur ces sujets. Si les études ne sont pas encore aussi précises que celles sur le climat (en partie grâce au travail du GIEC), elles gagnent sans cesses en maturité et représentent une source d’information riche. Par exemple avec le travail du GreenIT, du Shift Project, de l’ADEME, de l’IRN etc.

De manière plus ludique, la fresque du numérique permet de présenter en quelque heure les principaux éléments qui rentrent en compte dans notre consommation numérique, qu’importe le niveau initial des participants.

Tout cela permet de réaliser pourquoi la démarche de numérique responsable est essentielle, qu’elle n’est pas un simple élément marketing et qu’elle doit devenir centrale dans les démarches informatiques personnelles ou en entreprise, par exemple en introduisant la notion de budget carbone dans les projets, ou plus simplement en questionnant l’équitable entre usages et solution technologique de manière systématique.

Le meilleur des mondes reste à construire ?

Le numérique est un atout majeur du progrès de nos sociétés. Il est central dans certaines évolutions majeures des dernières années et on peut parier qu’il sera au cœur de certaines à venir.

Pour autant, l’utiliser en conscience est nécessaire : que ce soit pour ces implications sociales, sociétales et environnementales. Utiliser le numérique lorsqu’il apporte une valeur réelle, pas pour suivre les tendances imposées par une croissance (trop) rapide. Ainsi, trouver l’adéquation entre usages pertinents et support technologique adapté est indispensable. Pour cela des outils de réflexions comme les 3U et une connaissance partagée des implications du numérique sur le monde et la société sont indispensables.

Au niveau individuel, ces choix éclairés et cette prise de conscience permettent de progresser vers un numérique plus responsable.

Au niveau de l’entreprise, les dimensions environnementales et sociales doivent être au cœur de chaque décision, si elle souhaite avoir un réel impact, au-delà du bénéfice économique immédiat  ou de la demande directe du client.

C’est pour cela que Nuageo fait évoluer son statut vers celui d’une entreprise à mission et que cette action, collective, prend ses racines dans des actions concrètes, interne et externe,  de la formation de nos collaborateurs et nos offres de missions, dans le but de faire évoluer certaines idées, certaines pratiques, vers, on l’espère, quelque chose de positif.